Hommage du 14 avril 2007 au poète auxois
( Simone Gougeaud-Arnaudeau)


Portrait de l'édition de 1884 (A. Quantin)
des Poésies du chevalier de Bonnard.

Mon patron (1)

   Non, mes amis, le Bernard de l'Église
   N'est pas celui que je chôme aujourd'hui ;
   Rome le fête, et c'est assez pour lui.
   Gentil-Bernard (2) est bien plus à ma guise ;
   C'est celui-ci dont je porte le nom.
   Rival heureux et d'Ovide et d'Horace,
   Il a leur goût, leurs grâces et leur ton ;
   Voilà mon saint… Que ne puis-je au Parnasse
   Être jugé digne de mon patron !
(1) Almanach des Muses, 1773.
(2) Pierre Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard (1710-1775), poète, militaire, protégé de Mme de Pompadour, apprécié de Voltaire qui lui donna son surnom.

Nœuds enchanteurs !
Amitié ! nature ! patrie !
Que celui qui vous injurie
N’éprouve jamais vos douceurs !
Régnez sur mon âme attendrie.
Qu’il me soit toujours inconnu,
Le mortel qui, sans être ému,
Prononce le nom de sa mère,
Embrasse un ami d’un œil sec
Et ne sourit point à l’aspect
De la cabane de son père !
Fin de l’épître : À mon ami revenant de l’armée.

À Mademoiselle de Flavignerot
Qui prétendait qu’il n’existait pas d’amants constants


Il n’est point de cœurs constants !
Belle cousine, quel blasphème
Dans une bouche de vingt ans !
Grâce à ce maussade système,
J’entends le peuple des amants
Sur toi crier à l’anathème !
Dans l’âge heureux des agréments,
Dans le moment de la tendresse,
Avec tes grands yeux si touchants,
Remplis de feux et de finesse,
Cette démarche de déesse,
Dont la douce légèreté
Fait mieux remarquer la noblesse,
Ce sourire non concerté,
Cette fraîcheur de la jeunesse,
Qui ressemble à la volupté ;
À
tous les cœurs sûre de plaire,
Tu serais la seule bergère
Qui crût à l'infidélité.
Va, crois-moi, change de langage :
L'Amour est le dieu de ton âge,
Laisse-lui tous ses attributs ;
Il est moitié fou, moitié sage,
Et les plaisirs sont ses vertus.
Si tu fais longtemps la sévère,
Ce dieu si jaloux, si colère,
Dont je connais l'ambition,
Peut un matin, comme un corsaire,
Venir escorté d'un notaire
Détruire ton illusion,
Ravir la fleur qui t'est si chère,
Et cela sans te laisser faire
Une seule réflexion.

À Monsieur de Beauverseau
En lui donnant du vin de Bourgogne

                              Le voilà, ce vin qui produit,
                              Tant d'effet sur nos pauvres têtes !
                              Des gens d'esprit il fait des bêtes,
                              Des sots il fait des gens d'esprit.
                              Il charme la beauté sauvage ;
                              Les plus sages, il les rend fous ;
                              Bois-en, Beauver, et montre-nous
                              S'il pourrait d'un fou faire un sage.

 

 

 

Fragment d'un tableau de Hendrick van Balen (XVIIe siècle),
Les quatre éléments.

   Dans ses écrits la force est jointe à l'harmonie,
   Et l'éloquence y peint ce qu'a vu le génie.

Pour le portrait de M. de Buffon
Donné pour la première fois par l'édition de 1824.


     

 

À Monsieur Guéneau de Montbeillard


Guéneau, quel est ton art pour trouver sans efforts
   Aux propos les plus ordinaires
   Les plus ingénieux rapports ?
 À tes côtés sont les Grâces légères ;
   Sur tes écrits, dans tes discours,
   Elles sèment ce sel attique
 Qui nous réveille, et nous flatte, et nous pique;
 Tu nous instruis, tu nous charmes toujours.
Digne ami de Buffon, de la métaphysique
 J’aime à te voir atteindre les hauteurs,
 Porter partout un œil philosophique,
 Du cœur humain sonder les profondeurs,
 Aux jeunes gens parler vers et musique,
 À la beauté dire des riens flatteurs,
 Avec les grands raisonner politique,
 Près des chardons faire naître les fleurs.
 J’aime à te voir, dans nos cercles, à table,
 Nous animer du feu de tes bons mots,
Oublier ton savoir, pour n’être rien qu’aimable
   Et donner de l’esprit aux sots.
 J’aime à te voir sentir la vive flamme
 De l’amitié, ce doux plaisir de l’âme,
Fixer dans ta maison les beaux-arts et la paix,
   Et toujours épris de ta femme,
Sans négliger ton fils, cultiver tes œillets ;
   Ô couple vraiment respectable !
   Cœurs sensibles et vertueux !
   Jouissez d’un bonheur durable.
Le ciel en vous voyant si dignes d’être heureux,
Fit à chacun de vous rencontrer son semblable :
Puisse un jour votre fils ressembler à tous deux.

Almanach des Muses, 1773.
Philibert-Guéneau de Montbeillard,
collaborateur de Buffon pour l’Histoire naturelle des oiseaux,
né à Semur le 2 avril 1720, mort le 28 novembre 1785.